" ...sur cet univers albanais aux allures d’un labyrinthe,
on ne peut avoir l’audace de poser des questions en apparence simples,
sans la conviction que la réponse puisse bousculer toute une construction de pensée,
tout un système échafaudé à l’aide de préjugés ou d’observations hâtives."
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La traversée temporelle offre un aperçu du face-à-face permanent avec les voisins rapaces, les puissances continentales et les Empires planétaires ; elle fait sentir la pesanteur des pouvoirs concurrents, des idéologies dominantes. La chronologie conflictuelle fait apparaître le déchirement constant entre l’Occident et l’Orient ; l'incertitude frémissante entre Jésus et Mahomet ; le choix difficile entre République et Monarchie ; l’affrontement sanglant entre communisme et nationalisme ; le flottement consenti entre démocratie et anarchie ; la palpitation excitante entre socialisme et affaires. Le registre spirituel témoigne de l’éternelle hésitation entre anonymat et gloire, entre identité et altérité, entre témérité et folie, entre douleur et espoir. L’alchimie fusionnelle du pays livre enfin la formule de la création des ingrédients humains de la nation : Illyriens et Arbër, Albanais autochtones et Slaves, voire Grecs, tout aussi autochtones que les premiers, Gegs et Tosks, clans belliqueux septentrionaux et communautés industrieuses méridionales, bajraktars intrépides et aristocratie beycale malléable, irrédentistes kosovars et nostalgiques çams, élites urbaines turcophiles et intellectuels francophones.
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vendredi 15 août 2008

Les identités émiettées régionales.

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. La tradition a voulu que les Albanais ethniques (1) se partagent en deux groupes majeurs : les Gegs, qui en règle générale s'étendent dans les territoires situés au Nord ainsi qu’au Kosovë et dans une vaste zone de la Macédoine occidentale, et les Tosks, qui vivent dans le Sud ainsi que sur la partie restante des territoires albanophones de la Macédoine. La zone centrale du pays, entre les rivières Erzen et Shkumbin, constitue cette « frontière » naturelle, cette zone de dilution réciproque où les habitants ne savent pas bien de quel coté ils tombent. . La même tradition nous apprend que les Gegs sont attachés à leurs coutumes ancestrales et à leur organisation tribale d’une façon beaucoup plus tenace que leurs compatriotes Tosks ou encore qu’ils obéissent à leur droit coutumier, le Kanun. Ce dernier représente l’expression la plus pure et la plus complète de l’ensemble des relations morales et psycho-émotives en vigueur depuis des siècles, déterminant la vie et la mort de la plupart d’entre eux. .
. Les premiers anthropologues qui ont pu les observer dans leur milieu naturel ont remarqué le caractère ascétique du Geg : isolés vis-à-vis des influences étrangères et engagés dans un combat incessant contre une nature hostile. Prisonniers à double titre – au sein des grandes structures patriarcales et rigides, puis à l’intérieur de leur clan - ils vivent toujours aux aguets dans des habitations isolées, aux allures de châteaux forts. La plume de l’écrivain a tracé un visage unique : obstiné, voire obtus, susceptible et particulièrement fier, le Geg renvoie à la fois l’image du combattant infatigable, rude et sans pitié. Parallèlement, ce montagnard est dépeint comme le meilleur hôte du monde : il donne au premier étranger de passage son hospitalité proverbiale – souvent son pain et son sel, en même temps que sa parole - besa en albanais. Enfin, du point de vue physique, les Gegs ont été rattachés au type dinarique de haute taille (1m70) avec de nombreux éléments blonds.
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. L’autre moitié de la population, les Tosks sont décrits comme des êtres plus ouverts, plus communicatifs et plus imaginatifs que les Gegs. Tout cela est compréhensible, compte tenu du fait qu’ils sont beaucoup moins isolés géographiquement et en contact avec la culture étrangère. Ce ne sont pas forcément des signes d’une haute estime et encore moins un gage de patriotisme sans faille car, ils paraissent souvent sous la lumière de la connivence avec les occupants, voire comme des esprits facilement corrompus. En même temps, ce sont des travailleurs hors pairs, des gestionnaires habiles bref, des matérialistes qui n’hésitent pas à courir les chemins de l’immigration afin de gagner leur vie. . Dans ces terres méridionales plus accueillantes, les structures claniques et le système tribal avaient quasiment disparu dès le XIXème siècle. Ainsi les nucleus familiaux se regroupent dans des villages ou dans des centres urbains, construits tantôt en plaine tantôt en montagne et régies depuis longtemps par des structures communales. Les Tosks représentent les caractères physiques du type alpin : brachycéphales et hyper brachycéphales bruns de moyenne taille (1m67).
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. Au-delà des différences des structures familiales et sociétaires ainsi que des trajectoires politico-historiques distinctes, les Gegs et les Tosks se différencient sur le plan linguistique, de la culture et de ses manifestations ethnographiques, du folklore et de ses expressions artistiques (2). On pourrait ajouter que la structure sociale (plus grande persistance des structures en familles élargies, voire dans certains cas des structures claniques au Nord), la religion (à dominante musulmane sunnite et chrétienne catholique chez les Gegs, avec une présence plus forte des musulmans bektachis et des chrétiens orthodoxes chez les Tosks), les influences culturelles italienne et slave chez les Gegs, grecque chez les Tosks), le déséquilibre des flux migratoires vers l’étranger (plus important chez les tosks) ou encore la plus grande autonomie d’une partie des Gegs vis-à-vis de l’administration impériale contribuaient également à renforcer l’altérité entre Gegs et Tosks.(3) (Pour lire le texte en entier, cliquer ici) .
. Une autre façon de marquer les altérités régionales est de se placer dans une grille d’analyse de l’influence de l’ethnie sur le pouvoir politique. Déjà les Ottomans savaient faire la différence entre les élites dociles Tosks, présentes à tous les étages de l’édifice impérial, et la caste des bajraktars intrépides Gegs, souvent insensibles aux appels du jihad islamique. Avant toute création de structures étatiques stables, même le légendaire Skënderbej – un geg de Krujë, eut besoin de la force des tosks et prit pour femme la fille du grand Arianiti. La Ligue de Prizren, ce symbole de la maturité autonomiste albanaise ne peut être conçu qu’à travers le tosk monumental Abdyl Frashëri au milieu de la marée humaine geg. Dès la création de l’État indépendant Albanais, c’est désormais le pouvoir qui se trouve au milieu d’une compétition féroce entre Tosks et Gegs, marquée par l’alternance constante : dans ce lointain 1912, Ismail Qemali, le pacha de Vlorë s’est fait destituer par un autre pacha de Tiranë, Esad Toptani. A dix ans d’intervalle, le Premier ministre Ahmed Zogolli, originaire de Mat, s’est fait sortir par un Archevêque mi Tosk mi Valaque, Fan Noli qui à son tour, prit la fuite devant la détermination de son adversaire, devenu par la suite Roi des Albanais.
. Après quarante ans d’un règne qui a débuté durant la Seconde Guerre, la camarade Enver Hoxha, un Tosk de Gjirokastër, s’est fait succédé par Ramiz Alia, un Geg mi shkodran mi kosovar. Même la démocratie naissante a du respecter l’ordre des choses : le Président Berisha, originaire de Tropojë en plein pays geg, a été évincé par Fatos Nano, un tosk d’origine et Premier ministre de son état. .
. Que représente actuellement ce schéma directeur Geg – Tosk, si omniprésente à l’aube de la création de l’État albanais ? A vrai dire peu de choses. Malgré sa correspondance linéaire avec la sempiternelle fracture Nord – Sud, malgré ses arguments d’ordre ethnographique, linguistique ou culturel, elle demeure un anachronisme. Cette lecture du monde albanais qui remonte très probablement au XVIIIème siècle, a été retravaillée et affinée vers la fin du XIXème pour s’imposer en tant que « standard » ethnosociologique de décryptage de cette nation longtemps oubliée sinon ignorée. Or, la dichotomie apparente entre ces entités humaines, renforcée quelque peu par la pensée intellectuelle et littéraire qui s’exprimait dans les dialectes respectifs, a pris un premier coup sérieux avec l’établissement des frontières étatiques. Ces pays imaginaires Gegëri et Toskëri qui existaient plutôt dans la tête des gens que sur le terrain, ont été supplantés par de nouvelles entités tangibles, car territoriales : d’une part, l’État albanais et de l’autre, la région du Kosovë et les contrées de la Macédoine occidentale – rattachées à la Yougoslavie, ainsi que le Çamëri – absorbée par la Grèce.
. L’autre coup sérieux survint de la politique centralisatrice menée par les gouvernements nationaux. Malgré ses sympathies naturelles envers ses fidèles bajraktars, le Roi Zog a toujours voulu confier la gestion du pays aux beys tosk tandis qu’il imposait les Lois à l’européenne, délimitant le champ du Kanun. Ce fut encore pire aux temps du communisme. Hoxha et ses camarades d’origine méridionale ont voulu faire table rase de tout ce qui était ancien, afin d’entreprendre leur œuvre majeure – la création de l’Homme nouveau. Bien entendu, mis à part quelques costumes folkloriques, quelques chansons et danses populaires, tôt au tard tout le reste finit soit à la poubelle – ce fut le cas du Kanun et ses manifestations morales, des bajraktars et autres beys – soit fut recyclé et remis au goût du temps. Dans ce combat inégal entre traditions et pouvoir, les Gegs étaient désignés perdants à l’avance. Personne, et encore moins la dictature communiste, ne pouvait oublier leurs penchants monarchiques, leur peu d’enthousiasme montré durant la guerre antifasciste ou encore leur instinctif rejet des structures étatiques centrales. Très vite, le pouvoir s’en prit à la littérature geg, sûrement à cause de ses littérateurs vivants, tous des fervents catholiques et anticommunistes de surcroît. Perdant ainsi son âme, la variante geg de la langue recula d’avantage et se réduit à un dialecte quelconque du parler local avant d’être ensevelie pour toujours, suite à un mémorable Congrès de l’Orthographe de la langue albanaise, réuni en 1972. Une petite centaine de lexicographes, de grammairiens et autres philologues choisit la variante tosk comme norme linguistique de la langue albanaise qui à l’occasion devenait standardisée (4). Ainsi brisé, le dualisme traditionnel qui avait marqué l’histoire du pays a été relégué aux oubliettes, cédant sa place à une identité unitarienne largement artificielle mais conforme aux souhaits du régime. .
. Toutefois, le coup fatal vint de la démographie. Il suffit de suivre les statistiques. Avant la Seconde Guerre mondiale, le pays n’avait connu que deux recensements plus au moins complets de la population : le premier, effectué en 1927 avait décompté moins d’un million d’Albanais - plus exactement 833.000 habitants ; le suivant du 1939, avança le chiffre de 1.200.000 habitants. Depuis, la population ne fait qu’augmenter, affichant des taux de croissance de 2,7 à 1,96 entre 1960 et 1990. Alors qu’en 1960, il y avait déjà 1.626.000 habitants, ils seront 2.430.000 en 1975, 2.761.000 en 1981 et enfin 3.335.000 en juillet 1991 (5). Cela veut simplement dire que la population a quadruplé en seulement soixante ans ou encore, que seulement 5 ou 6% de la population a quelque chose en mémoire, venant des années d’avant la guerre. Quant au reste, il faut également deviner le pouvoir de l’endoctrinement idéologique ou encore ce contact plus que réduit de cette population avec une certaine littérature, mis à l’index par le régime communiste. .
. Actuellement, le concept Geg – et par conséquent celui de Tosk – apparaît en tant que mysticisme inachevé ; cette union parfaite entre l’Être traditionnel et son idéal identitaire désormais suranné demeure une chimère et seuls quelques écrivains osent la réclamer. Leur volonté encore timide de vouloir promouvoir l’utilisation de la langue geg doit compter sur l’indifférence polie des bureaucrates ou encore sur la faillite du système de l’Éducation nationale. Vu ainsi, notre schéma directeur fait plutôt partie de ces Images d’Épinal qui jalonnent les analyses et sert encore à fabriquer l’archétype albanais. .
. Que reste-t-il alors comme identité collective territoriale ? Sans aucun doute, les sous-catégories des grands ensembles geg et tosk - les identités régionales. Depuis longtemps, l’Albanais moyen a préféré mettre en avant ses références locales : la région ou à défaut, le chef-lieu le plus proche. Après avoir dit qu’il est shqiptar, kosovar ou çam, il précise ses origines lab, dibran ou matjan sinon tiranas ou vlonjat, korçar ou shkodran - avant de descendre à l’échelle suivante, la source qui est le village ou le quartier .
. Quelque part dans son subconscient, toutes les origines des plus anciennes aux plus récentes s’emmêlent et s’entrecoupent pour rappeler que les plus valables et par conséquent les plus stables sont celles du sang - la famille et étroite et élargie - et du tribu – les réseaux matrimoniaux, des amitiés, des alliances, voire des clientèles - les fameux tarafs.
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. (1) Selon Garde, le sentiment d’appartenir à une ethnie entre Albanais est très fort. C’est également le cas des autres peuples balkaniques. Ce sentiment représente une donne importante pour comprendre la complexité des relations entre les différentes populations dans les Balkans. Voir : Paul GARDE - Les Balkans, Dominos – Flammarion 1994.
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. (2) Voir : Rrok ZOJZI – Ndamja krahinore e popullit shqiptar ( la division régionale du peuple albanais), dans : Etnografia shqiptare ,V.1, Tiranë 1962.
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. (3) Voir : Nathalie CLAYER – Aux origines du nationalisme albanais : la naissance d’une nation majoritairement musulmane en Europe. Éd. Carthala, Paris 2007.
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. (4) Pour créer une idée sur l’intervention de l’État totalitaire dans le domaine de la langue et de la culture ainsi que sur les perspectives d’une renaissance du Geg littéraire, voir : Arshi PIPA - Géopolitique de la langue albanaise, dans : Michel ROUX (sous la coord) - Nations, États et Territoire en Europe de l’Est et en URSS. collection « Pays de l'Est » l’Harmatan 1997 ; ou encore : Ardian VEHBIU - Standard Albanian and the Gheg Renaissance: A Sociolinguistic Perspective, Dans : International Journal of Albanian Studies (IJAS), vol 1, issue 1, fall 1997, N Y.
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. (5) Le rythme soutenu des recensements qui ont démarré en 1945 (chaque cinq ans jusqu’en 1960, puis pratiquement chaque dix ans) a duré jusqu’en 1989. Le dernier en date étant celui du 2001. Entre les deux derniers, une série de bouleversements économiques et politiques - la chute du communisme et les troubles du 1997 - et de phénomènes démographiques - l’émigration effrénée - ont gravement perturbé le processus naturel de l’évolution démographique du pays. Les derniers chiffres ont désavoué les projections et des estimations effectuées sur des sondages par l’Institut National de la Statistique (l’INSTAT). Ainsi selon ce dernier, le pays devait compter 3.248.836 habitants en 1995 ou enfin 3.368.600 habitants en décembre 1998. Or, selon les résultats du 2001, le pays compte 3.069.275 habitants dont 10.8% sous la barre de 6 ans et 7.5% au-dessus de 65 ans. Quant aux septuagénaires, ils ne représentent que 2.6%.

vendredi 1 août 2008

Les dilemmes identitaires.

. « Il faut nous demander pourquoi il semble aux hommes " naturel " et raisonnable,
. que toute nation et une nation seulement, forme un système politique commun »
. Otto Bauer (1813-1855)
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. Alors que la tâche pour décrire le pays albanais est largement facilitée par l’existence des frontières étatiques – et à leur absence par les montagnes ou les rivières presque immortelles, vouloir faire de même avec la population devient subitement infiniment plus complexe. La raison est simple : pour l’esprit local, le terme peuple (1) se confond aisément avec l’idée de la nation.
. Qu’est ce que la Nation albanaise ? Voici une question qui a été initialement soulevée au cours du XIXème siècle et qui continue à tourmenter les hauts esprits de nos jours à tel point qu’elle devient le sujet de publications, de symposiums ou l’argument des programmes des partis politiques.
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. Sans aucun doute : depuis les débuts de la pensée « philosophique » locale, la perception albanaise de la Nation est celle de « Kulturnation », de cette nation ethno-culturelle au sens large du terme qui puise ses origines dans son principal élément fédérateur : la langue commune. Pourtant, les historiens albanais insistent sur « la réalité historique qui nous montre que les nations ne sont pas produits des cultures, mais l’inverse» (2). Selon les « inventeurs » germaniques de cette conception, la nation précède l’État, celui-ci ne faisant que parachever une unité politique nécessaire à l’aboutissement du premier. L’histoire d’une bonne partie de l’Europe (Allemagne, Italie) nous le rappelle sans cesse. Pourtant, le cas de l’Albanie témoigne d’une tout autre évidence : l’avènement tant attendu de l’État n’a pas été légitimé par la rencontre d’une nation et d’un territoire. Perçu en tant qu’injustice, cette réalité alimentera le moteur du nationalisme albanais du XXème siècle et senti en tant qu’incohérence, elle façonnera le subconscient populaire dans une méfiance permanente, voire une hostilité latente, envers l’ensemble des institutions.
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. L’inadéquation entre l'État et la Nation marque durablement l’histoire contemporaine du pays. Il est associé, voire assisté, par un second élément déstabilisateur : l’impossibilité de la société organisée, dotée d'un gouvernement, de s’imposer en tant que personne morale sur le territoire national. Cet aveu d’impuissance des structures modernes issues du modèle européen face à la tradition inspirée du modèle ottoman alimente l’archétype coutumier, ancré dans le caractère local. Il constitue la principale source d’hésitation populaire entre les différents étages d'organisation politique possible : clan, tribu, ethnie, province, nation, Etat-nation, civilisation ou enfin mondialisation..
. Vu sous cet angle, comment se réconcilier à l’existence des frontières imposées ? Pourquoi doit-on accepter cette expression de l’absurde qui confine le regard intemporel et immuable posé à la Ville et à l’univers ? Comment, dans cette situation relationnelle de pré-citoyenneté entre l’individu et son État national, peut-on faire la différence entre l’Albanie proprement dite, la première Albanie, l’Albanie d’au-delà des frontières, ou la Seconde Albanie, et celle de la diaspora ou la Troisième Albanie.
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. Comment, enfin, vu les relations conflictuelles qui existent entre différentes nations voisines, sur quelle base sont-elle construites les relations entre le Soi et l’Autre, entre Nous et les Autres - perpétués par les minorités ethniques qui se reconnaissent différentes tant sur le plan ethnique, religieux ou encore linguistique, au point de vouloir cultiver ces différences ? Comment se transposent-ils ces relations et ces sentiments quand les rôles changent – quand ce sont les Autres qui nous observent et nous jugent ? (Pour lire le texte en entier cliquer ici) .
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. . Comme d’autres pays de sa taille, l’Albanie a attiré le regard externe uniquement durant les périodes de crise ; quand le chaos interne a constitué une menace pour l’environnement international proche (les Balkans) ou éloigné (Europe). Entre temps, elle n’a presque intéressé personne. Voici pourquoi le pays s’évanouit dans les décombres des Grandes guerres ; voici pourquoi il disparaît derrière un paravent d’indifférence au temps de paix. Quant aux crises, son histoire moderne a retenu deux situations du genre. La première a abouti à la création de l’État indépendant albanais, la seconde a démarré avec la chute du communisme. Entre les deux, il y a eu un long processus de formation nationale : un enchaînement d’un pouvoir monarchique autoritaire et d’une dictature communiste, entrecoupés par un incident de parcours, la Seconde Guerre mondiale..
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. A plusieurs décennies d’intervalle, le cycle ainsi se répète, provoquant un nouvel effondrement général et surtout une dramatique convulsion interne. Un regard analytique décèle qu’elle est générée, alimentée et précipitée par la crise du système dont le pays fait partie. Ainsi, l’Albanie ne fait que partager le triste sort des structures qui lui servent d’abri. Chaque fois que le toit s’effondre – l’Empire ottoman, puis l’Empire communiste - elle fait partie des victimes du désastre. Cela dépasse un simple concours de circonstances et devient matière à réfléchir, vu la nature et l’intensité des liens qu’elle entretient avec l’épicentre. Qu’on sollicite de l’aide et de la protection, qu’on choisisse un abri – cela est une pratique courante entre petits pays. Qu’on choisisse toujours le « mauvais » abri et qu’on s’obstine à y demeurer jusqu’à ce qu’il s’effondre - malgré les craquements qui annoncent la catastrophe imminente, cela n’a rien a voir avec la malchance.
. C’est la gestion du présent et la vision générale de l’avenir qui doivent être mises en cause car c’est l’ordre sociétaire qui en subit les conséquences.Le point du départ demeure toujours invariable : une économie défaillante en dessous du seuil de viabilité suivi d’un environnement proche hostile - voire agressif.
. A partir de ce constat se développe toute une philosophie de pouvoir. Elle mène à un inévitable enchaînement des étapes, pour ne pas dire un automatisme : un choix d’alliances dicté par des considérations émotives – voire idéologiques, un projet politique de circonstance qui se transforme au fur et à mesure en programme à long terme, un processus d’élimination des anciennes élites, un enfantement d’une nouvelle élite ad hoc qui prend en main la gestion des affaires. Pris en tenaille, la société doit participer de gré ou de force à un mouvement de changements radicaux, voire à sa propre transformation. Pourtant, elle s’oppose passivement à un dessein qu’elle juge instinctivement risqué, à cette fuite en avant. Face au volontarisme des segments dirigeants, son pouvoir d’opposition est constitué par le réseau des liens personnels, familiaux, claniques, régionaux tandis que l’ensemble des valeurs traditionnelles lui sert de bouclier.
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. Au fil de l’histoire, au moins une partie de cette communauté de langue et de culture albanaise s’est trouvée réunie à l’intérieur d’un État qui, compte tenu la pratique balkanique et l’expérience européenne, peut être considéré comme État national, sans pour autant devenir État-nation. D’autre part, au sein de la société humaine ainsi constituée s’identifient des individus, des groupes, des cercles, des castes voire des classes qui, à travers leur représentant – le gouvernement, prétendent l’accomplissement de l’unité politique, la gestion des affaires courantes et l’établissement d’un projet de développement. Les événement montrent que, au-delà des sacrifices lourds de nature humaine et matérielle, cette société est sollicitée à changer périodiquement d’identité collective.
. Qu’il s’agisse d’identité régionale, minoritaire ou encore religieuse ou linguistique, c’est toujours l’identité tout court qui accuse le coup, compte tenu du fait qu’un ou plusieurs de ces pans périssent au nom d’une certaine modernité.
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. (1) Non reconnu dans les termes du droit international, les éléments de la notion « peuple » sont toutefois dégagés au cours des débats au sein des Nations Unies. Ainsi, il est admis que le peuple représente « une entité sociale possédant une évidente identité et ayant des caractéristiques propres », qui possède « une relation avec un territoire, même si le peuple en question en avait été injustement expulsé et artificiellement remplacé par une autre population ». Il est également admis que « le peuple ne se confond pas avec les minorités ethniques, religieuses ou linguistiques dont l'existence et les droits sont reconnus à l'article 27 du Pacte international, relatif aux droits civils et politiques ».
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. (2) Kasem BIÇOKU – La formation de la nation albanaise – un profond processus historique, dans : Kombi (la Nation), éd. KOHA, New York, 1997.

jeudi 31 juillet 2008

Le Mythe des Origines

. une reflexion sur Albanie : le mythe des origines de Mariola Rukaj
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. Comment aborder une question comme celle des Origines sans tomber su les Mythes ? Pour le Français commun cette question ne se pose même pas, du moment que histoire commune - celle des écoles - évoque « nos ancêtres les Gaulois ». De même, pour le Grec de la rue, l’énigme a été résolue depuis belle lurette, tout au moins depuis que leurs historiens les désignent comme les héritiers des Hellènes mythiques. Même les Serbes n’ont pas d’état d’âme particulier, malgré le fait qu’ils sont apparus sur la terre – mieux dire dans les Balkans qu’à partir du VIème siècle. Que dire alors des Albanais ? Bien sûr : s’ils soutiennent que l’araméen et l’albanais actuel ne font qu’un, s’ils maintiennent qu’un habitant actuel du Pays des Aigles peut déchiffrer le message des Dieux de l’Egypte antique, cela ne fait sourire personne. Tout au plus, pour ceux qui les connaissent à peine il ne s’agit que de « la folie des grandeurs » - une expression d’un complexe d’infériorité des petits vis-à-vis des Grands, des inconnus face aux Illustres du continent ; pour les autres, il s’agit d’une certaine misère de la pensée intellectuelle, héritière du nationalisme albanais.
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. Comment faire quand on ne connaît pas les origines ? Soit, il faut accepter ce que les autres veuillent bien nous attribuer comme ancêtres, soit remuer le ciel et la terre pour les trouver – au risque et au péril de tomber sur Jésus, les Pharaons et les Mayas. Or, si quelqu’un nous assure qu’au bout de son arbre généalogique se trouve Homère, on le taxe de fou, tandis que si les historiens nous affirment que un peuple entier descend des Illyriens, on les traite des manipulateurs, voire des chantres du nationalisme. En toute évidence, comme partout ailleurs, il n’y a que de bons historiens – tous ceux qui ont réussi à démontrer que les Gaulois, les Hellènes, les Romains, les Ibères et autres Celtes ont réussi à transmettre leurs gènes aux Européens d’aujourd’hui - et de mauvais nationalistes. (Pour lire le texte en entier: cliquer ici).
. Venant à nos Albanais, voici ce que la science européenne – celle sérieuse – a pu démontrer jusqu’à ce jour :
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. Primo, ce sont les Byzantins qui prononcent les noms Albanais – Albanie pour la première fois au XIème siècle. Ajoutons qu’il s’agit des versions latinisées des originaux Arbër – Arbëria.
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. Secundo, que jusqu’au XVI-XVIIème siècle, ils continuent de s’autoappeler Arbër et que subitement, ils changent d’appellation, devenant Shqiptarë – Shqipëria. Ajoutons, que personne au monde n’est capable de trouver l’origine de ces noms.
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. Tercio, malgré les emprunts, les analogies et autres similitudes linguistiques, la langue albanaise demeure un parent isolé des autres familles de langues européennes, pour la plupart dérivant d’une mythique glose indo-européenne. En d’autres termes, elle ne ressemble pas au grec, au slave, au latin, au turc et que sais-je encore..
. Qui sont-ils alors ces Arbër-Shqiptarë-Albanais ? Par quel miracle d’incarnation apparaissent-ils au XIème siècle sur ces contrées des Balkans, afin de s’immortaliser comme Shqiptarë ? D’ailleurs, s’agit-il toujours de la même « ethnie » ? Oui, disent-ils les scientifiques albanais qui, en outre, rajoutent un élément supplémentaire au schéma précédent :
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. Quarto, depuis des lustres, une grosse partie de la péninsule balkanique, bordée par la côte occidentale, a été habitée par les Illyriens, un peuple antique, voisin des anciens Hellènes et concurrent des Romains. Ajoutons que, les premiers Byzantins les perdent de vue vers la fin du VIème siècle.
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. En d’autres termes, l’essence de l’albanologie actuelle se résume dans l’effort de combler ce « hiatus chronologique important entre [la disparition ?] des Illyriens et [l’apparition ?] des Albanais », s’efforçant à expliquer « une continuité illyro-albanaise », d’abord comme « continuité de milieu de vie » et ensuite comme « continuité culturelle et ethnique ». Or, puisque cela demeure fragile et pas toujours convaincue et convaincante, cette albanologie officielle se voit concurrencée, voire devancée, par un certain « néo-albanisme » ou albanologie alternative – celle qui s’inspire des pélasgues.
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. Voici ce que contient-elle cette « boite noire » de la connaissance, dont les travaux ne seraient accessibles qu’à une élite restreinte d’experts : « le mythe des Illyriens .» Pointant de doigt le Mythe des Origines en réalité la journaliste ne fait qu’évoquer l’Origine du Mythe car, même si elle arrive à flairer l'excentricité, voir l’absurdité, des pseudo thèses historiques et linguistiques des « mystificateurs » tels que Vlora Falaschi, D’Angéley, Catapanno et autres Arefs, le vrais développements de l’albanistique institutionnelle lui demeurent probablement peu connus.
Qu’y a-t-il de si mythique cette ascendance illyrienne des Albanais ? Est-ce le fait d’être élaboré par les historiens albanais ou l’autre fait que ces derniers étaient sous l’astreinte d'une idéologie dominante - le communisme ?
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. Si jamais, il faut réécrire l’histoire en la démythifiant, quelques retouches ici-là sur l’histoire contemporaine ne suffissent plus. Avant même d’entreprendre une autre écriture de toute l’histoire du pays et de ses habitants, il faut revoir la moralité qui est la notre : celle de croire en sa propre vérité sur pays et des gens et de tourner en dérision la vérité des autres ; celle de démolir un mythe – celui des Illyriens - en construisant un autre – celui de l’Albanie mythique.

samedi 5 juillet 2008

Le regard de l’autre.

. Ces militaires, religieux, géographes et autres voyageurs, venus sur place pour conquérir, convertir, découvrir ou parcourir, ont observé les habitants et exploré le pays. Selon l’époque et à sa façon, chacun a apporté son témoignage, conforme à ses conceptions du monde et à ses canons sociétaires et enfin, chacun a vu ce qu’il a bien voulu voir. .
. Ainsi les divins Hellènes ont aperçu des barbares féroces ; la phalange Macédonienne a du combattre des Enkeleys belliqueux et des Taulantes tenaces ; les victorieux Romains ont écrasé de méfiants Ardiéens et d’irascibles Pirustes ; l’apôtre Paul et ses disciples ont converti d’innocents païens ; les sanguinaires Goths ont massacré de paisibles autochtones romains ; les intrépides Slaves ont absorbé des Illyriens jusqu’au dernier ; les impérieux Byzantins se sont rendus compte de l’apparition des premiers Arbër tandis que les Turcs musulmans ont enfin compris qu’ils avaient affaire avec des irascibles Albanais. .
. Comme il fallait s’attendre, la suite se clôture avec les historiens locaux qui nous assurent que ces manifestations ne sont que différents aspects du seul et unique phénomène : la continuité humaine sur ces contrées qui prouve que les Albanais ne sont que des autochtones. Entre temps, conformément aux convictions et aux conceptions philosophiques, voire politiques, ils synthétisent une réalité historique, le présentant comme une réalité temporelle objective qui obéit à une série de lois sociales. Les prétentions sont à la taille des difficultés de l’entreprise : aucun d’entre eux n’échappe à la tentation d’écrire l’Histoire (avec un grand H) – l’Histoire de l’Albanie – comme il s’agit de l’unique et de la dernière dans son genre. .
. Indépendamment de l’époque, le regard de l’autre sur ce groupe humain a préservé un aspect immuable, qui rappelle quelque chose de sauvage, d’irascible, de rebelle, de libre… tout comme pauvre, isolée, rudimentaire… - un regard séduit par la force qui se dégage de ces montagnes et du caractère des montagnards. D’ailleurs, dans ces contrées – et la Méditerranée et les Balkans connaissent plusieurs de la sorte, où « la société, la civilisation, l’économie, donc tout porte l’empreinte de l’archaïsme et de l’insuffisance (1) » - tout demeure insaisissable, à être conquis, à être reconquis.
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. Montagnards – voici le qualificatif qui a caractérisé les Albanais depuis l’aube du temps. Or, ils ont le privilège d’admirer deux mers des plus célèbres de la Méditerranée – l’Adriatique et le Ionien, de bénéficier d’une cote splendide qui abrite quelques ports de première main, connus depuis l’Antiquité. Pourquoi alors ce peuple est acquis aux montagnes et pas à la mer ? Si jamais, suivant l’opinion générale, il a préféré les montagnes pour préserver sa liberté, privilégiant la résistance ; bref, afin qu’il survive – cela veut dire qu’il a tourné le dos à la mer pour s’isoler, qu’il est devenu insulaire sur la terre ferme. Cela veut également dire que les agresseurs venaient de la mer – de l’Occident. Comment faisait-il alors face aux agresseurs qui s’approchaient de l’Orient – à travers les vallées, tout aussi meurtriers et sanguinaires, sinon d’avantage ?
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. Enfin, à quoi servent-ils ces spéculations devant les faits qui parlent d’eux-mêmes ? Les Albanais d’aujourd’hui, tout comme leurs prédécesseurs Arbër ou Illyriens, habitent un pays certe montagneux mais qui offre une ouverture maritime vers l’Occident, incomparable dans tous les Balkans. Historiquement, le choix d’habiter la zone vallonnée, escarpée des plateaux n’a pas été imposé par le surpeuplement, ni par l’impérieux besoin de fuir l’invasion. Il suffit de se souvenir que le jour de l’Indépendance, le pays comptait moins d’un million d’habitants – la plupart d’entre eux établis dans les profondeurs des terres, tandis qu’aujourd’hui, rien que le bassin Tiranë – Durrës qui se situe près du littoral donne abri à environ un million d’hommes et de femmes, un tiers de la population totale du pays. Ainsi les gens ont été obligés d’abandonner la cote à cause de l’atmosphère suffocante et empoisonnée de la pleine littorale, couverte de marécages et d’étangs, infestée de moustiques et infectée de malaria, où les pieds pourrissaient dans l’eau croupie – où seulement 8 ou 9% de la surface était cultivable. D’ailleurs les quelques villes de cette zone - Durrës, Vlorë, Lezhë – construites sur une mince bande littorale, comme d’ailleurs Shkodër près du lac homonyme, nous sont parvenus en tant que patrimoine des temps anciens. Elles ont pu survivre grâce au commerce et le transport, grâce à la persévérance des grandes puissances commerciales méditerranéennes. Ce fut d’abord Corinthe et l’antique Corfou, ensuite ce fut Rome et Constantinople, plus tard ce fut le tour de Venise… Les villes portuaires n’ont jamais été pleinement illyriennes, ni arbër, ni albanaises non plus – et cela, jusqu’au XXème siècle. En revanche, toutes les autres villes du pays, fondées durant la basse Antiquité et le haut Moyen Âge – centres réputés pour leur art, leur culture et leur artisanat (Berat, Elbasan, Krujë ou Gjirokastër) – ont été construites sur les flancs des montagnes qui entourent la plaine littorale. Cette dernière demeure presque abandonnée durant longtemps ; les nouvelles villes commencent à apparaître durant les deux ou trois derniers siècles, toujours en marge et après que l’intervention humaine ait pu confiner les foyers d’infection, ait pu contenir les débordement des fleuves, ait pu drainer les eaux stagnées. Ainsi apparaît-elle Tirana à l’abri de la montagne Dajt, Fier aux abords de Mallakastër… Que doit-on dire de la masse des villages et des hameaux qui s’installe sur les collines, qui grimpe les flancs des montagnes, qui s’établit sur les plateaux : qui fuit la cote comme la peste ?
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. Une cote adriatique étrangement vide de Velipojë sur l’embouchure de Buna jusqu’à Nartë sur l’entré de la baie de Vlorë, bref sur une longueur de deux cent kilomètres. Au-delà de ces trois ou quatre escales commerciales, presque aucun centre habité, aucun débarcadère, aucun village des pêcheurs. La seule exception qui confirme la règle provient de la cote ionienne qui, grâce à la roche, est épargné des marécages. Des villages et des petites villes (Dhërmi, Himarë et Qeparo) construites au flanc de la montagne face à l’infini bleu, qui vivent des métiers de la mer – pêcheurs, matelots, commerçants…
. Alors, l’Albanais un montagnard plutôt par nécessité que par désir, berger par utilité, bûcheron par opportunité, charbonnier par indigence. A l’image de son pays – « une façade maritime avec un hinterland montagneux » (2), l’Albanais n’est qu’un méditerranéen de nom mais balkanique de corps et d’âme. (Pour lire le texte en entier: cliquer ici) .
. Quant au pays, bien que le génie humain n’ait cessé de transformer le paysage - alternant l’effort bâtisseur à la rage destructrice, il ressemble à s’y méprendre au territoire des Illyriens, tels qu’il était au temps des premiers Romains et des derniers Byzantins – les mêmes montagnes, rivières ou lacs, les mêmes mers qui baignent la côte. Ce qui a constamment changé est le regard des hommes ou plutôt la place réservée dans cette étrange cosmologie humaine qui classe les civilisations en fonction des points cardinaux : Nord, Sud, Est, Ouest. .
. Inconsciente du fait de vivre sur une sorte de sphère céleste, la sagesse humaine de cet hémisphère a pu toutefois établir l’origine d’une première corrélation entre l’axe Nord – Sud, le climat et le degré de développement de la société humaine : Nord = neige, glace, noir, froid = des tribus barbares ; Sud = soleil, lumière, chaleur = des civilisations rayonnantes. Une telle image se complète au fur et à mesure que le commerce devient un mode d’échange tout aussi important que la guerre au sein des sociétés païennes, voire polythéistes. L’histoire nous fournit l’exemple et les auteurs antiques nous apportent les meilleurs témoignages. Si l’ancienne Égypte aveuglée du rayonnement des pharaons a durablement été épargnée d’une telle vision – peut être car le monde environnant demeurait à l’ombre, la Grèce antique, dominée par le polycentrisme des cités – États autant marchands que guerriers, l’a adopté comme représentation du monde ; sauf que, le Nord sauvage des Grecs commençait à la frontière visible de leurs chères cités. En revanche, la Rome républicaine suivie par celle impériale l’a érigé en valeur quasi universelle : étant le centre du monde, toute la périphérie non-romanisée a été assimilée à un espace barbarisant qui devait être civilisé par tous les moyens. Malgré cela, l’imaginaire humain a toujours manqué de repères tangibles pour s’orienter sur l’autre axe, celui Est – Ouest : le soleil qui se lève sur une montagne – toujours différente, selon l’observateur - ou qui se couche dans la mer – laquelle ? Ceux qui l’ont suivi des yeux n’ont jamais été capables de la nommer. Ce qui ont fait les Arabes, avant d’appeler l’horizon brûlant sous le nom ereb « coucher de soleil » (3). .
. Cette ambiguïté unipersonnelle ne peut être levée qu’avec l’établissement d’un repère intemporel : la religion. En effet, dès que le monde naissant judéo-chrétien a trouvé un pôle spirituel digne du nom, le Constantinople, l’humanité a du souffler un soupir de soulagement. Désormais, on savait que Rome par exemple se trouvait à l’ouest (de Constantinople) et que Jérusalem à l’est. Or, le système n’était pas exempte de vices : il a suffi que Rome s’érige en pôle indépendant pour que désormais tout un pan du monde ancien - Constantinople y compris - soit relégué à l’est. .
. La verticale virtuelle qui a germé au parvis de la cathédrale Saint Pierre constitue la première véritable ligne de démarcation qui a séparé en deux notre vieille Europe : puisque le soleil de l’Église demeure au zénith, tout ce pan de l’ancien monde où jadis il allait se coucher – l’occidens des Romains devient Occident, tandis que l’est - l’oriens demeure Orient. Tout le travail ultérieur constitue d’une part à tracer de nouvelles frontières à l’intérieur de l’espace – départageant les États – et de l’autre, à faire reculer les frontières connues du monde. Ainsi, l’Occident s’étale-t-il encore plus loin à l’Ouest, tandis que l’Orient s’agrandit-il toujours plus à l’Est – avec cette ligne immuable entre les deux qui traverse le temps pour devenir enfin une barrière, voire un rideau de Fer, qui sépare les cultures, les idéologies, les gens. .
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. Ce pays qui nous intéresse tant s’est trouvé tout près de Rome, mais toujours à l’Est. Appartient-il pour autant à l’Orient ? L’histoire peut apporter des éléments de réponse à cette question, la société fournit les autres, la mentalité des gens également éclaire sur ce point tandis que le cadre qui le circonscrit demeure toujours le même. Il appartient à la fois au monde méditerranéen – sa moitié orientale – et à la famille balkanique – le plus occidental de ses membres. Étant un élément de cette communauté de destin – sûrement original et vital mais sans doute impuissant – il a du se plier aux aléas de l’histoire, à la volonté des puissances militaires et économiques de la région. Voici pourquoi la réponse à la question précédente n’a été ni constante ni définitive, il suffit de suivre le fil du temps. Ce pays-là appartenait à l’Occident au temps des Romains, à l’Orient au temps des Byzantins, de nouveau à l’Occident au temps de l’offensive latine des Croisés et sans doute à l’Orient avec l’arrivée des Ottomans. En d’autres termes, depuis les temps antiques, le pays a été pris dans un mouvement cyclique dont la période est faite de siècles. Pour l’historien du pays, il n’y a que la résistance envers l’envahisseur qui demeure l’élément essentiel du peuple, l’ingrédient premier de son âme guerrière. Ce fil rouge traverse le temps et devient sa seconde nature : l’héroïsme populaire constitue la fibre glorieuse de l’être – est c’est avec du sang pur qu’il a teint le fond de son drapeau. Tenant tête aux ennemis, ce peuple a traversé le temps : voici pourquoi il apparaît aujourd’hui avec toutes ses attributions inimitables. .
. Au-delà d’une certaine image autoglorifiant, se profile un autre élément tout aussi essentiel : si la résistance constitue l’effigie à l’avers - la suite logique de l’agression, elle n’a pas pu empêcher ni l’occupation ni l’installation de la machine étrangère qui a toujours œuvré à l’intégration des ressources humaines et matérielles du pays. Après l’agression, la guerre – la vie glorieuse, il a toujours été question de l’occupation, la soumission - la vie tout court. Ainsi donc, la survie de ce peuple comme c’est le cas des autres peuples européens passe avant tout par la cohabitation – voici l’envers de la médaille. Cette magie qui se délivre du tableau inoubliable d’un petit peuple – David – contre l’agresseur monstrueux – Goliath, peut fonctionner uniquement quand la conscience et au premier lieu la subconscience admettent que derrière le jeune berger demeure Dieu lui-même ; d’abord il dicte la conduite, puis il arme la main. A ce point précis la réalité diverge de la légende : notre David finit par embrasser la foi de l’occupant. L’histoire a retenu l’islamisation des Albanais tandis qu’elle a presque oublié que les Illyriens ont abandonné le paganisme pour se convertir dans la religion des Romains, que les derniers illyriens romanisés ont choisi le rite oriental sous l’impulsion des Byzantins, que les Arbër se sont trouvés catholiques sous l’influence des Latins – tout cela bien avant que les Albanais finissent musulmans sous la poussée des Ottomans.
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. Devant les variables fournis par l’histoire (le visage occidental ou oriental, la variété des choix religieux), la géographie détermine la seule constante durant des millénaires : l’appartenance aux Balkans et rien que ce nom fait frémir, tellement il est lourd de sens, tellement est chargé de contradictions (4). Ce « pont » de passage entre l’Occident et l’Orient, ce « carrefour » de chemins n’est rien d’autre que le berceau de la civilisation européenne ; ce « macédoine » de peuples, ce « melting-pot » des cultures constitue le terroir de l’humanité tout entière ; cette « poudrière » de l’Europe, ce « champ clos » des Grandes Puissances est à la fois le miroir d’une certaine mauvaise conscience et le spectre des passions les plus ataviques qui éclairent la nature de l’Homme. Sans les Balkans et sans les Balkaniques, l’Europe n’aurait jamais été ce qu’elle est actuellement.
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. (1) Fernand BRAUDEL – La Méditerranée et le Monde Méditerranéen à l’époque de Philippe II, Éd. Armand Colin, Paris 1986.
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. (2) Gabriel LOUIS-JARAY - Au jeune Royaume d'Albanie (Ce qu'il a été - Ce qu'il est), Hachette et Cie, Paris 1914.
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. (3) Sous ce nom, les Arabes avaient également désigné cette terre lointaine qui s’étale dans cet horizon lointain : les îles égéennes ou encore Rhodes et Chypres. Il s’agit peut être, de la plus plausible des versions de l’origine du nom Europe. Le Zeus des Grecs avait fait mieux : il a enlevé la jeune fille Europe, fille de phénicien Agenor, pour l’emmener en Crète et lui faire faire le terrible Minos. L’Europe des Hellènes serait donc venue d’Asie, ayant des origines noires ! Au-delà de la mythologie, Hérodote d’Halicarnasse, « le père de l’histoire » sait déjà que l’Europe contient – à part ses Grecs – également les Ibères, les Celtes et les Scythes tandis que son Asie englobe la Libye, l’Éthiopie, l’Arabie, l’Assyrie, la Perse et les Indes. On peut se rendre compte que son axe Europe – Asie correspond plutôt à l’axe Nord – Sud que celui Ouest - Est. Les Romains demeurent également des grands géographes mais tout aussi confus sur ce sujet : dans son De Linguæ Latinæ en quinze volumes, Varro Raetinus - « le plus instruit des Romains », depuis son Ier siècle avant notre ère suggère que « la terre a été divisée par les régions du ciel en Asie et Europe. L'Asie s'étend en effet vers le midi et l'Auster, L'Europe vers le septentrion et l'Aquilon ».
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. (4) Predrag MATVEJEVITCH - Contradictions balkaniques, Lettre Internationale, n° 3, Paris, septembre 2000.
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. (Crédit photo: V.Karaj (Krasta-Krau)

vendredi 23 mai 2008

Les routes qui mènent au brasier.

. La côte occidentale de la péninsule Balkanique, dont l’Albanie fait partie, offre – de nord au sud – un paysage presque invariable : une muraille blanche calcaire descendant tout au long des îles dalmates (les monts Dinariques et les Alpes Monténégrines) et qui réapparaît immédiatement après la pointe de Karaburun pour en finir au sud de la Grèce, avec le revêche Péloponnèse. Entre ces deux barrières naturelles, difficilement franchissables, le littoral sablonneux albanais – de Shkodër à Vlorë – représente une magnifique ouverture, la seule porte qui permet d’aborder les Balkans de l’Ouest à l’Est. .
. Depuis la basse Antiquité cette porte fut franchie régulièrement de part à l’autre par tous les conquérants : des légions Romaines au IIIè - IIè siècles av. J.-C. pour regagner la Macédoine et la Thrace, des armées de Byzance à partir de VII siècle apr. J.-C. pour aller en Italie, des Sarrasins et autres Arabes pour pénétrer dans les profondeurs de la péninsule, des Bulgares de Syméon à Xème siècle qui rêvaient de toucher les côtes adriatiques, des Normands de Sicile et autres Croisés durant les XIè et XIIè siècles pour conquérir l’Orient, des marchands Vénitiens pour écouler leurs marchandises vers l’hinterland, des hordes Ottomans pour briser la résistance albanaise et menacer les côtes italiennes. Dans une époque beaucoup plus récente, d’autres passants et occupants franchirent cette porte : les armées alliées de l’Entente pour contrer les forces de la Triple Alliance, l’armée défaite serbe pour aller se réfugier à Corfou, les divisions fascistes de Duce pour occuper l’Albanie et attaquer la Grèce… . La frange marécageuse et déserte qui longeait jadis la côte présente au moins trois points d’encrage sûr, bien protégés par rapport aux vents du nord et du sud : Shëngjin (Sain Jean) – le port de Lezhë – dans la baie de Drin, Durrës dans le golfe portant le même nom, ainsi que Vlorë, au fond du golfe homonyme (1). De ces villes partent les plus grandes routes transversales de la péninsule, remontant les rares passages qui s’ouvrent au milieu du rempart montagneux albanais. .
. La plus ancienne – et la plus connue – entre elles est la via Egnatia. Cette fameuse voie militaire et commerciale fut construite par les Romains ; elle devait relier le port de Dyrrachium (Durrës) à Heraclea (Bitola), finissant à Thessalonique et plus loin encore, à Byzance (plus tard Constantinople). Cette chaussée dallée, dont des restes sont visibles encore aujourd’hui, serpente dans la plaine occidentale vers la petite ville de Rrogozhinë, à la rencontre de la rivière Shkumbin dont elle remonte la source. La voie s’enfonce graduellement dans la vallée du moyen Shkumbin, gravissant les terrasses de Librazhd et continuant ainsi jusqu’au Qukës. Des pilons et des arches d’anciens ponts romains et turcs y sont éparpillés, les mêmes que le voyageur de début du siècle les a vus (2). S’appuyant sur les premières pentes de Mokër, la via Egnatia dévie sur Përrenjës pour franchir, enfin, le premier vrai obstacle de Qafa e Thanës (col du Cornouiller) de 926 mètres. En contrebas, s’ouvre une vue imparable : celle du lac ovale d’Ohrid, qui elle le contourne par le nord, vers Strugë et Ohrid, après avoir traversée la frontière entre l’Albanie et la Macédoine. . De Ohrid, la route remonte une deuxième muraille - celle de Istrok - dans laquelle s’ouvre un col à 1180 mètres, pour retomber dans le bassin du lac de Prespë et passer par Resen. Enfin, une troisième chaîne lui offre un passage à 1158 mètres, avant qu’elle rentre dans la ville de Bitola. Dès lors, le passage devient plus facile : suivant la plaine de Pélagonia - après le passage de la frontière entre la Macédoine et la Grèce - la route s’oriente vers l’Est, laissant à coté la ville de Florina. Puis, elle contourne le lac Vegoritis et traverse Edessa - déjà dans la plaine – avant de rentrer dans Thessalonique.
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. La via Egnatia fut la plus importante des routes terrestres marchandes de la péninsule balkanique durant des siècles. Sa partie orientale étant entretenue par les Ottomans, la partie occidentale albanaise fut partiellement réparée par les Italiens durant le début du vingtième siècle. Puis, elle cessa de fonctionner dans son intégralité durant plus d’un demi-siècle, quand le rideau de fer tomba entre les voisins balkaniques. Cependant, elle demeura le couloir le plus important Ouest – Est au niveau local, reliant la côte Adriatique avec la région des lacs orientaux par le biais d’une route nationale et d’une voie de chemin de fer. Elle assure la communication entre l'Albanie et la Macédoine par un poste frontière sur les hauteurs du lac de Ohrid, tandis que son prolongement naturel désert le haut bassin de Korçë et, à travers la poste frontière de Kapshticë, débouche sur Florina, en Grèce. Des projets interbalkaniques en cours, visent à faire renaître l’ancienne liaison, afin de construire l’autoroute des Balkans qui doit poursuivre le tracé antique de la via Egnatia. (Pour lire le texte en entier - cliquer ici) .
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. Les bouleversements géopolitiques dans les Balkans, survenus au cours de XIIIè - XIVè siècle, et la montée en puissance des Républiques maritimes de Venise et de Raguse dans cette partie de la Méditerranée, poussèrent les marchands italiens à la recherche de nouvelles routes vers la Macédoine, plus courtes et surtout moins dangereuses. Or, de point de vue vénitien, la traversée du pays catholique albanais (Mirditë) donnait cette assurance relative de parcourir un territoire « allié », poursuivant une route peut être moins célèbre mais aussi ancienne qu’Egnatia : la via di Zenta. Cette voie non carrossable reliait jadis Scodra (Shkodër) et Lissus (Lezhë) à Ulpiana (l’actuel Liplian au Kosovë). . Débarquées dans les ports de Ulqin sur la côte dalmate, de Obot sur la rivière Bunë et de Shëngjin (Saint Jean) près de Lezhë, les marchandises convergeaient tout naturellement vers la ville de Shkodër, grand centre septentrional du pays et place forte vénitienne durant plusieurs siècles. De là, les caravanes descendaient dans la plaine de Zadrimë pour s’enfoncer dans la vallée du Vig, tournant ainsi par le sud les monts de Kushnen et de Tërbun, afin de rejoindre la vallée ouverte de Fani i Madh (Grand Fani). Puis, la vieille piste remonte la rivière pratiquement jusqu’à sa source, traversant ainsi tout le pays de Mirditë de bas en haut, pour ensuite escalader le seul passage praticable vers l’est : Qafa e Malit (le col de la Montagne) de seulement 964 mètres. De l’autre coté, au fond des gorges, elle rencontre la vallée du Drin. Cette vallée d’une longueur d’environ 100 kilomètres entre Shkodër et Kukës, étranglée entre le pays de Mirditë et le pays de Dukagjin, a toujours eu la réputation d’être presque inabordable, d’où le grand détour vers le sud de la voie de Zenta. A ce point de parcours, laissant de coté le couloir du Drin Noir (3), elle préfère la vallée commode du Drin Blanc pour atteindre la ville de Prizren, à l’extrême sud du plateau de Dukagjin (le Métohie des Serbes). Désormais d’une facture beaucoup plus facile, la voie de Zenta parcourt cette partie de plateau pour traverser Suharekë, puis un col de 912 mètres lui permet l’accès de Shtimlje, dernier arrêt avant de descendre au Kosovo Polje et de rejoindre enfin Ulpiana. Empruntant la défilée de Kaçanik qui mène à Skopje, la voie rejoint la grande chaussée transversale Morava – Vardar qui relit Belgrade à Thessalonique. .
. La voie de Zenta a permis aux Serbes en 1912, de contourner cette grande barrière naturelle de Malësija e Madhe et de Dukagjin, afin d’atteindre la mer Adriatique, enlevant Shkodër – une ville tant convoitée par cette nation. Jusqu’aux dernières années, la voie de Zenta avait perdu presque tout intérêt, malgré d’évidents avantages techniques qu’elle représente par rapport à la via Egnatia (4). La principale raison est sans doute le fait qu’elle traverse la région de Kosovë, cette pomme de discorde entre les Etats indépendants albanais et yougoslave. La communication entre les deux pays se fait par le poste frontalier de Morina, rendu tristement célèbre durant le conflit du Kosovë par le passage de ces dizaines de milliers de réfugiés kosovars qui fuiaient l’épuration ethnique pour se masser dans la ville de Kukës. Le seul tronçon praticable de la partie albanaise de Zenta est jusqu’au présent celui entre Fushë Arrëz dans les hauteurs de Mirditë et Rubik, sur le bas Fani, qui sert à acheminer le bois des forêts et le minerai de cuivre vers les industries situées dans la plaine. Le nouveau statut international de Kosovë a suscité un réel regain d’intérêt pour cette voie ancienne car elle représente l’unique débouchée maritime de l’ex-province qui traverse une espace exclusivement albanais. Les projets d’une voie rapide Prishtina – Durrës sont en cours. .
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. Tout comme Durrës et Shkodër, Vlorë, la grande ville portuaire du sud de pays, eut également le droit d’être le point de départ d’une ancienne route qui avait la particularité de longer la côte Ionienne, traversant entièrement l’Epire au lieu de s’enfoncer à l’intérieur de la péninsule. Cette route, faite par les Romains, était destinée aux fins militaires ; quelques siècles plus tard sous les Ottomans, elle dût sa renommée de voie marchande au développement de la ville de Jannina. . La vallée de Vjosë lui offre un passage aisé au moins jusqu’au Tepelenë, car ensuite la remontée de cette rivière - passant par Këlcyrë et Përmet - mène nulle part, autrement dit à Zagoria, au milieu de la chaîne du Pinde. Ainsi naturellement, elle change de direction, choisissant le passage tout autant aisée par la vallée de Drino qui se prolonge dans le pays de Dropull. Laissant à sa droite la ville de Gjirokastër, construite sur le flanc de Mali i Gjerë (la Montagne Large), et à sa gauche la petite ville de Libohovë, bâti sur le flanc opposé, elle se rapproche de la frontière entre la Grèce et l’Albanie, qui la franchit au poste de Kakavia. A ce point du trajet, la route quitte la vallée pour franchir un premier col de 420 mètres, sur les hauteurs de la ville de Dhelvinakion, puis un second col, avant de descendre dans le bassin du lac de Janina et de rentrer dans la ville du même nom. Le tracé antique continuait vers le sud, menant à une ville désormais disparue – Nicopolis - à une dizaine de kilomètres au nord de la ville de Préveza (5).
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. La position géographique très favorable de Vlorë permet d’établir une communication facile avec l’intérieur du pays, via Kuçovë. Entre les deux villes, situées toutes deux dans la plaine occidentale, il n’y a aucun obstacle naturel et la route, d’une longueur de 61 kilomètres, passe par Fier avant d’entrer au plus ancien champ pétrolier de l’Albanie. Suivant le cours inférieur de Devoll, le trajet de 44 kilomètres mène au pays de Sulovë, au Gramsh. Ici, on rentre dans un canyon long de 53 kilomètres qui conduit au haut bassin de Korçë et plus loin encore, en Grèce. Cette route, utilisée par les Bulgares du temps de roi Simeon (915 – 916) afin de rejoindre les côtes adriatiques ainsi que par les Ottomans au XVème siècle pour enlever Berat, fut redécouverte et refaite par les Italiens en 1940, permettant le mouvement des troupes durant la campagne contre la Grèce. Depuis ce temps, elle fut presque désertée, ayant un usage très réduit et une destination essentiellement militaire.
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. (1) Une quatrième baie, celle de Sarandë (les Quarante Saints - Santi Quaranti), offre un abri sûr en face de l’île de Corfou. Et c’est justement l’île en face, estimé depuis l’aube des temps comme la clé de l’Adriatique qui a jeté son ombre sur la côte albanaise et la baie. D’autant plus que le port de Sarandë doit se confronter avec une autre difficulté infranchissable : la communication avec l’intérieur du pays albanais est difficile et sans grand intérêt économique.
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. (2) Jacques ANCEL - Peuples et nations des Balkans, ibid.
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. (3) La vallée du Drin Noir, cette étroite défilée de plus de cent kilomètres, constitue une route naturelle de communication verticale entre le bassin de Ohrid et l’Albanie du Nord. Elle fut souvent utilisée par les armées Ottomanes qui, venant de Macédoine, traversaient le pays de Gollobordë puis celui de Martanesh par le Qafa e Buallit (col de Buffle) pour descendre dans la vallée de Mat et rejoindre la plaine occidentale.
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. (4) L’ancienne voie de Zenta parcourt environ 250 kilomètres entre Shkodër et Skopje - son lieu de rencontre avec la chaussée Morava – Vardar, dont 127 à l’intérieur de l’Albanie. A cette distance il faut ajouter encore 215 kilomètres d’autoroute entre Skopje et Thessalonique. En revanche, la via Egnatia parcourt 382 kilomètres entre Durrës et Thessalonique dans un terrain beaucoup plus difficile, dont 130 à l’intérieur de l’Albanie.
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. (5) La route Vlorë – Janina est de 169 kilomètres, dont 113 à l’intérieur des frontières de l’Albanie. Pour continuer jusqu’à Préveza, il faut parcourir encore 95 kilomètres d’une route assez confortable, passant essentiellement dans la plaine.

jeudi 22 mai 2008

Les reflets de l’eau.

. Toute cette eau qui tombe du ciel va inévitablement nourrir la nappe phréatique ainsi que pour alimenter les cours d’eau et les rivières du pays, autrement dit le réseau hydrographique. Or, reflétant le climat et la structure géologique du terrain, l’hydrographie se caractérise par l’irrégularité des crues et l’instabilité de l’écoulement. Le réseau hydrographique demeure exceptionnellement riche car, non seulement la totalité des précipitations qui tombent en Albanie est drainée par les rivières locales, sans quitter le pays, mais il recueille également l’eau des régions limitrophes. Ainsi dans le Nord, seulement une ou deux menues rivières quittent le territoire national, traversant la frontière yougoslave. Également au Sud, seulement un cours d’eau insignifiant coule vers la Grèce. En revanche, puisque la ligne de partage d’eau se trouve loin à l’Est, dans les profondeurs des territoires yougoslaves et grecs, l’Albanie reçoit une masse considérable d’eau par le réseau hydrographique de ses proches voisins. Il suffit de dire que la surface totale du bassin hydrographique est de 43.300 km2 soit 1,5 fois le territoire national. . Les rivières sont relativement courtes, la plus longue de toutes étant Drin qui s’étale sur 258 kilomètres. En revanche, la densité moyenne du réseau hydrographique est assez élevée : 1,4 km/km2. Les valeurs les plus importantes proviennent des zones qui allient une haute valeur de l’imperméabilité des sols (roches magmatiques, flyschs et molasses argileuses), des pentes importantes du relief et de grandes intensités de précipitations. Ainsi, le bassin de Mat arrive en tête avec 3,4 km/km2, suivi de Seman (2,5 km/km2) et d’Erzen (2,1 km/km2). Dans l’autre coté de l’échelle se trouve Drin, sûrement à cause de son passage au milieu des roches calcaires de Dukagjin et des Alpes qui favorisent les infiltrations et la migration d’eau vers les nappes souterraines.
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. Le fait que les précipitations touchent principalement la partie élevée du relief et leur irrégularité saisonnière marquent la caractéristique de presque tous les cours d’eau du pays et limitent leur valeur économique (1). Les rivières provoquent l’érosion du terrain montagneux à des échelles cent fois supérieures par rapport à la moyenne européenne et elles transportent une masse considérable de sédiments qui se dépose dans les plaines côtières, contribuant à leur extension. Durant l’été, quand la sécheresse se sent et l’irrigation de la terre devient nécessaire, les rivières manquent d’eau et elles deviennent de simples cours d’eau. Toutefois, un gros orage d’été suffit pour qu’elles deviennent violentes et incontrôlables.
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. Aucune des rivières n'est navigable, la seule exception étant Bunë. Cette rivière toute particulière, d’une longueur seulement de 40 kilomètres, relit le lac de Shkodër à la mer Adriatique, permettant la navigation des petites embarcations. Par rapport à l’immuabilité de leur cours d’eau durant la traversée des massifs montagneux, les rivières albanaises changent constamment leurs cours traversant les plaines côtières, gaspillant plus de terre fertile qu’elles créent.
. À l’exception de Drini i Zi, qui coule vers le Nord, traversant presque toute la partie orientale du pays avant de tourner vers l’ouest et de se verser à l’Adriatique, la totalité des rivières et des cours d’eau dans la partie nord et est du pays courent joyeusement vers l’ouest. Le passage vers la mer se fait à travers les massifs montagneux, creusant des vallées profondes au lieu de les contourner. Ce phénomène, géologiquement impossible en apparence, provient du fait que les plateaux intérieurs à l’origine étaient assez élevés et presque plats et que les cours d’eau se sont créés presque en même temps (2). La compression, le pliage et, enfin, l’abaissement des plateaux est advenu plus tard. Ce processus géologique dans la plupart des cas était assez rapide pour obstruer l’écoulement des cours d’eau durant une période, favorisant la création de lacs intérieurs. Ces lacs ont existé jusqu’à ce que les lits primitifs des cours d’eau soient devenus importants pour pouvoir drainer l’eau vers la mer et que la masse de sédiment transporté vers ces lacs ait eu le temps de les colmater. Apparemment, le pliage du relief des plateaux n’a pas été si violent pour pouvoir obliger les cours d’eau de changer radicalement la direction vers d’autres issues. L’existence des bassins intérieurs, tels que celui de Korçë, de Përrenjës ou de Peshkopi, meublés de terre fertile, est un phénomène typique du relief albanais. Aux endroits où l’abaissement du terrain était déjà très important, les lacs ont perduré jusqu’à nos jours tels que celui d’Ohrid ou celui de Prespë. (pour lire le texte en entier - cliquer ici) . Les trois lacs orientaux de l’Albanie, le lac Ohrid, le lac Prespë e Madhe (Grande Prespa) et Prespë e vogël (Petite Prespa), se trouvent dans une région frontalière, assez élevée – entre 700 et 850 mètres du niveau de la mer - mais très pittoresque. Le terrain environnant est plat et fertile, créant de conditions de vie très agréables – bien meilleures que d’autres parties du pays, pourtant beaucoup plus denses. Aucun de ses lacs n’appartient entièrement à l’Albanie : Le lac Ohrid (36.800 ha) est départagé entre l’Albanie, qui possède environ un tiers (9.700 ha) et l’ancienne république yougoslave de Macédoine qui détient les autres deux-tiers. Le lac Prespë e Madhe (28.500 ha d’une profondeur de 36 mètres ) est départagé entre l’Albanie (10.000 ha), la Macédoine et la Grèce et, enfin, 800 hectares de Prespë e Vogël, sur un total de 4.800 ha, se trouvent en Albanie, le reste revenant à la Grèce. L’ensemble des lacs Ohrid et Prespë représente le système écologique le plus intéressant et le plus important du pays. Leur nature tectonique qui engendre une profondeur de plus de 290 mètres pour le lac Ohrid, leur système souterrain de communication, la qualité exceptionnelle de l’eau sans cesse renouvelée, leur faune et leur flore remarquable, réunissant le pélican blanc et la grue cendrée, la grande et la petite truite du lac (korani et belushka), la grande perche et la carpe, l’éponge ronde et l’écrevisse verte déterminent le caractère unique de cet ensemble hydrique dans les Balkans et en Europe. Le plus grand lac du pays est sans doute celui de Shkodër. D’origine fluviale et alimenté en continu par les rivières Kir et Moraça et partiellement par Drin, il ne dépasse pas les 10 mètres de profondeur en moyenne. Les fortes variations saisonnières de niveau font que la surface de cette large étendue d’eau dont seulement 40% (14.900 hectares) appartient à l’Albanie, varie de simple au double, passant de 36.800 ha en plein été à 54.000 ha en printemps. Parmi les espèces animales les plus répandues, notons la carpe, la grande alose et l’anguille, le grèbe ou encore le cormoran nain.
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. A plusieurs titres, Drin mérite la première place parmi l’ensemble des rivières du pays. Son principal affluent, Drini i Zi (5.885 km2 de bassin versant) prend source au lac d’Ohrid et, après une course de quarante kilomètres sur le territoire macédonien, traverse la frontière albanaise pour effectuer une bonne centaine de kilomètres de chemin et pour déverser ses 118 m3/s dans le lac de Fierzë. Ce lac, crée pour les besoins énergétiques, retient également les eaux de l’autre affluent Drini i Bardhë - le Beli Drin des Serbes qui prend sa source dans les montagnes de Zhlebit, à Sandjak. Après avoir couru environ 140 kilomètres en territoire monténégrin et du Kosovë et retenu plusieurs affluents mineurs sur 5.000 km2 de bassin, le Drin Blanc entre en Albanie avec ses 68 m3/s. La suite est tout aussi passionnante : quittant le lac de Fierzë (3) qui a inondé une bonne partie de l’ancien cours de la rivière, Drin tout court parcourt encore une petite cinquantaine de kilomètres et se déverse sur le second lac de Koman, un autre énorme réservoir d’eau pour les besoins énergétiques, et dès qu’il sort des turbines de Koman, il tombe sur un troisième réservoir, celui de Vau i Dejës. En quittant enfin ce troisième lac et dernier lac, Drin s’approche de la ville de Shkodër où il se métamorphose : la plus grande partie de ses eaux part pour rejoindre une autre rivière, Buna, qui quitte le lac de Shkodër pour se déverser dans l’Adriatiqu